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Arts vivants / Financements: Comment le compte d’affectation spéciale est pillé

Publié par Jan 26th, 2010 et classé dans Actualités, Culture, Societe. Suivre toutes les réponses pour cet article par le flux RSS 2.0. Les réponses sont actuellement fermées, mais vous pouvez effectuer un trackback depuis votre propre site.

devis-mambo2Créé par un décret du président de la République le 5 décembre 2001, le compte d’affectation spéciale pour le soutien de la politique culturelle s’apprête à souffler ses 10 bougies. A l’heure du bilan, beaucoup de grincements de dents. Nombre d’artistes, promoteurs culturels, conjoints et descendants des créateurs d’œuvres de l’esprit triés sur le volet, ayant grappillé des centaines de mille dans ce compte, se sont frottés les mains et n’hésitent pas à encenser la manne présidentielle. Normal. L’on ne crache pas dans la soupe ! C’est le cas de Devis Mambo qui ne passe pas par quatre chemins pour saluer les millions qu’il a perçus du compte d’affectation spéciale. «Je pense que le président de la République a pris une bonne mesure. Un milliard de Fcfa par an pour soutenir la culture dans toutes ses catégories n’est pas quelque chose à minimiser. J’ai bénéficié de l’argent issu de ce compte pour réaliser mon album «Compréhension» en 2004. Je n’espérais pas l’avoir. Cependant j’estime que l’on devrait grossir cette enveloppe» déclare-t-il tout sourire.

En revanche, d’autres artistes, en l’occurrence de la catégorie de l’art musical, tirent à boulets rouges sur l’opacité et le favoritisme qui entachent la répartition des subventions. Ben, l’un des jumeaux du groupe Masao est vert de colère : «nous avons sollicité des subventions au ministère de la Culture dans le cadre du compte d’affectation spéciale pour le soutien de la politique culturelle. Cette sollicitation est restée lettre morte. Malgré de nombreux recours. Le personnel du MINCULT doit savoir que les artistes de la diaspora travaillent pour l’image de marque du Cameroun, en plus nous promouvons l’utilisation des langues locales et des valeurs traditionnelles. Ce travail mérite d’être soutenu. Même Johnny Hallyday bénéficie des subventions venant de la part de l’Etat français. Il faudrait qu’il y ait plus de transparence dans la répartition de ces fonds» tranche-t-il, tel un écorché vif. Approchée par le reporter de Le Messager alors qu’elle était de passage au Cameroun, lors des fêtes de fin d’année 2009, Viviane Etienne décrie le peu d’informations qui circulent autour de ce fameux compte qui fait pourtant jaser.

Des curiosités qui fâchent

«Je n’ai jamais sollicité ou bénéficié de quoi que ce soit venant du ministère de la Culture. Je ne sais même pas déjà comment le compte d’affectation spéciale pour le soutien à la politique culturelle fonctionne. Il y a comme une rétention de l’information». Par contre, la livraison de Culture Infos du mois de mai 2007 consacre son dossier au compte d’affectation spéciale en publiant la liste, par catégories d’art, des artistes dits émergents et de renom, des promoteurs culturels, des associations traditionnelles, des conjoints et descendants d’artistes décédés qui ont croqué les fonds issus du compte d’affectation. Dans cette liste, beaucoup de curiosités. Premièrement, des artistes appartenant à la même catégorie n’ont pas reçu les mêmes montants. Pour la catégorie de l’art musical à titre d’exemple, Govinal, Jean Pierre Essomé, Prince Afo Akom, Docteur Jokey, Devis Mambo, Ange Bagnia…ont engrangé chacun la rondelette somme de trois millions Fcfa.

Moundi Claude alias Petit Pays, Bebe Manga, Tala André Marie, Elvis Kemayo, Longue Longue et d’autres illustres inconnus à l’instar de Lucien Manga … ont décaissé quatre millions. Un montant, bien au dessus des deux millions qu’ont perçus Bollazo, Biloa Geneviève Agnès (Déesse Binta), apparemment les enfants pauvres d’un listing qui laisse songeur. Dans la même veine, Moni Bile, Ottou Marcellin, Takam II, Tsimi Toro, Racine Sagathe, Calvino ont émargé chacun 5 précieux millions en deçà des six millions alloués à Eboa Mobitang pour l’organisation d’une foire internationale du disque et Noubomo Emmanuel (Kayou) pour une formation musicale à Paris. Un hic tout de même. A-t-on encore souvenance d’une foire internationale du disque qui s’est tenue à Yaoundé en plusieurs éditions? Pas si sûr ! Pourtant le compte d’affectation spéciale a saigné.

Deuxième curiosité de la liste des subventionnés : des artistes et autres créateurs d’œuvres de l’esprit pour diverses raisons ont croqué la manne présidentielle plusieurs fois. Dans ce cas particulier, Rabiatou Njoya en est la parfaite illustration. La princesse bamoun a émargé trois millions et demi au titre de la catégorie Littérature dans le cadre d’un projet d’édition et de réédition d’œuvres littéraires et deux millions dans la catégorie Art spectacle pour l’organisation du 2eme colloque national sur le thème «théâtre camerounais, bilan et perspective», même si pour ce dernier cas, son nom précède celui d’un collectif d’hommes de théâtre. L’on a la faiblesse de s’interroger sur l’opportunité d’allouer des subventions plusieurs fois aux mêmes bénéficiaires alors que bon nombre d’artistes sont à la touche malgré les demandes d’aide formellement formulées. Où est passée l’équité ?

Implémentation à problèmes

La troisième curiosité de la liste des bénéficiaires des subventions de l’Etat renvoie quant à elle à la foultitude de noms jusque là inconnus dans les milieux de la culture au Cameroun aussi bien dans les catégories de l’art musical, de l’art chorégraphique, de l’art du spectacle, du cinéma et de l’audiovisuel, de la littérature, des festivals culturels, des arts plastiques et graphiques…ceux-ci ont pu être subventionnés, on ne sait trop par quelle alchimie.

Résultats des courses, pas une seule once de création mise sur orbite. La thèse de détournement des fonds publics pourrait bien prospérer car il s’agit bel et bien de la fortune publique que des malins se sont arrangés à confondre avec leurs ressources propres. En tout cas, ils doivent rendre gorge. Joint au téléphone au numéro 75376345, le chef de la cellule de communication du ministère de la culture, Florent Ndjock a fait la vaine promesse de mettre à la disposition du reporter de Le Messager, les informations les plus actualisées concernant le compte d’affectation spéciale pour le soutien à la politique culturelle. Toutes les autres démarches pour le relancer ont été infructueuses.

En revanche, le délégué régional de la culture pour le Littoral, Robert Bendegue, de sa posture d’administrateur culturel, estime qu’ «il s’agit d’une initiative du sommet de l’Etat qui répond à une urgence : redorer le blason culturel de notre pays. Il est question de repenser de fond en comble le mode de financement de la politique culturelle et de faire de ce secteur un outil de développement et de rayonnement économiques». Si dans sa déclinaison référentielle le compte d’affectation spéciale pour le soutien de la politique culturelle est louable, il n’en demeure pas moins vrai que son implémentation laisse songeur à plus d’un titre et exhale de fortes odeurs d’atteinte à la fortune publique.

Par Alain NJIPOU Le Messager

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