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Dieudonné Essomba: « Sortir du CFA est le gage d’une meilleure relance des économies de nos pays»

Ecrit Par le 8 Oct 2012
Publié dans la categorie: Actualités, Economie

Selon ce statisticien auteur d’un livre sur la monnaie binaire, la monnaie utilisée dans la zone Franc, n’est pas à l’avantage de ses membres. Il explique.

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Le 05 octobre dernier à Paris en France, les ministres des finances des pays de la zone FCFA dont le Cameroun, se sont retrouvés pour la traditionnelle réunion et pour la célébration des quarante années de coopération monétaire, quel est votre commentaire?
D’abord il faut tenir compte du fait que les accords de 1972 viennent consacrer une vieille pratique, c’est-à-dire une zone monétaire commune, articulée autour de la France, fonctionnant sur la base de la conservation par elle, des devises et de l’or monétaire. Une zone qui avait existé avant et avait persisté après les indépendances des pays membres de la zone franc. Donc le franc CFA avait toujours fonctionné et fonctionnait encore jusqu’à récemment, comme des sous monnaies de la monnaie française. Alors en 1972, on donne un habillage juridique, à cette très vieille pratique, en le rendant même un peu plus complexe sous la forme jusqu’ici difficile à comprendre d’une création de plusieurs Banques Centrales pour la même monnaie. La question de fond est celle de savoir ce que les pays de la zone franc commémorent en réalité. Il y a là quelque chose qui n’est pas clair. Lorsqu’on observe les attitudes officielles on a l’impression que la zone Franc a été créée en 1972 alors que ce moment-là marque le départ de l’habillage juridique d’une pratique de rente propre à la colonisation.

Votre inquiétude nous emmène a rappeler qu’effectivement, avec l’entrée de la monnaie unique européenne, les pays africains de la zone Franc, n’ont plus d’accord monétaire avec la France, parce que les accords de Maastricht l’interdisent, mais avec l’Euro. Aujourd’hui quelle est la substance qui reste des accords monétaires qui sont célébrés ?
Ce qu’il faut comprendre c’est que le CFA était une partie de la monnaie française. Lorsque celle-ci est fondue dans l’Euro, le CFA est devenue une partie des Euros de la France, mais qui circule en Afrique. Jusqu’ici, le CFA n’est pas encore une monnaie véritablement autonome. Du point de vue l’économie globale, les pays de la zone CFA se comportent exactement comme si c’était des départements français, sauf que cette hiérarchisation porte sur la monnaie. Donc au niveau européen, on ne connaît véritablement pas le CFA. On distingue des euros qui circulent en France, et ceux qui circulent dans les pays africains sous la forme de CFA.

© Journalducameroun.com
Dieudonné Essomba
Oui mais malgré tout, le CFA est convertible contre un large panier de monnaies. On peut le changer contre du Dollars, du Yen et autres monnaies, comment cela se passe-t-il exactement?
C’est une très bonne question. Je précise tout d’abord que le CFA est essentiellement émis à travers les devises. Les banques centrales ne décident pas de créer la monnaie sur la base des agrégats économique comme le font d’autres Banques Centrales. Ce qui veut dire que lorsque le Cameroun par exemple réalise des exportations, dans ces différents pays, il ne reçoit pas directement ses devises. Ces recettes sont en principe reversées dans le trésor public français, qui lui renvoie une quantité, sous la forme de CFA. À l’inverse, lorsque nous voulons importer des marchandises, le système bancaire ici demande à la Banque de France qui nous remet des devises pour les importations. Il n’y a pas plus grand outil de contrôle d’un pays. La convertibilité est apparente car elle ne peut aller au-delà d’un certain montant. Pour le cas du Cameroun, au-delà de 2200 milliards de FCFA, la quantité de devises que nous produisons chaque année, on a recours à un endettement commercial.

Vous êtes de ceux qui pensent que les accords monétaires sont une des causes de blocages des économies de la zone Franc dont le Cameroun, comment expliquez-vous cela?
Je vais vous citer la situation dramatique que vit le solde extérieur (différence entre les importations et les exportations). Lorsque le Cameroun atteint le point d’achèvement en 2006, son déficit commercial en 2007 n’est que de 90 milliards de FCFA. en 2008 ce déficit monte à 190 en 2011, le déficit du commerce extérieur est à 1700 milliards de FCFA et les prévisions de 2012 prévoient une hausse certaine. Or à la vérité, ce déficit cumulé constitue un endettement. Comme je vous l’expliquais, pour importer, nous demandons nos devises à la France qui nous les remet. Mais lorsque nous importons plus que nous ne vendons, forcément le surplus d’achat se fait sur la base des devises que la France ou d’autres partenaires nous prêtent. A cette dette commerciale, il faut rajouter les 2210 milliards de dette contracté auprès des bailleurs et du secteur privé pour la réalisation des projets et le fonctionnement de l’appareil administratif. Donc à la dette publique normale, il faut ajouter 3000 milliards de déficit commercial cumulé et donc vous constaterez vous-même les ravages qui naissent du fait d’une monnaie qu’on ne contrôle pas. Si nous admettons qu’il est logique de s’endetter pour les projets, l’augmentation permanente de la dette issue du déséquilibre de la balance des paiements est très dangereuse, parce que tout le monde est responsable sans le réaliser. En 1987 pour ceux qui se rappellent des années de braises économiques, c’est précisément ce scénario qui rend les choses difficiles au Cameroun, couplé à une incapacité de l’administration à anticiper et prévoir. Nous sommes en train d’y retourner à petit pas. Or pour jouer sur la balance des paiements, les pays utilisent souvent la monnaie, en la dépréciant ou en la valorisant. Cela permet un contrôle sur les flux de capitaux entrant ou sortant. Aujourd’hui le fait qu’on utilise une monnaie rigide qui n’est pas la nôtre, empêche cela et le pays est en train de s’enfoncer inévitablement.

Aujourd’hui parlant du stock de devises gérées sur le compte des opérations en France pour le compte de la zone Franc, on parle de 30 milliards de dollars. Est-ce qu’on peut encore véritablement dire que le France qui a des besoins budgétaires qui se chiffrent en milliers de milliards d’Euros, use et abuse de sa position sur la monnaie Africaine. Est-ce qu’il n’y pas un peu d’incompétence de nos dirigeants qui refusent d’avancer?
D’abord sur le volume des transactions, il faut tenir compte de ce que le stock en devises est un mécanisme régulateur. Normalement le pays n’a pas besoin d’un stock en devises. Il doit équilibrer ses comptes par la vente et l’achat. Ce stock apparaît pour gérer les risques. Il n’a pas besoin d’être énorme. Donc de ce fait, même s’il apparaît dérisoire par rapport au volume de l’activité économique en France, il joue un rôle stabilisateur extrêmement important. C’est un peu comme la queue de l’avion. Si vous décidez de la couper au motif qu’elle est plus petite que le reste, vous ne pourrez plus rien faire et ce sera le crash assuré. Le fait même que la France s’accroche à cette zone, est la preuve qu’elle y tient à fond. A côté de cela, il y a le fait que c’est un moyen pour la France de contrôler même subtilement ou de manière ouverte les flux commerciaux. Il vous souvient dans beaucoup de marché publics en Afrique francophone, la France a souvent fait des pressions. Donc le fait qu’elle maîtrise ces flux lui donne de manière stratégique la possibilité de les maîtriser et surtout de jauger la force des autres pays avec lesquelles elle est aujourd’hui dans la lutte sur le contrôle des parts de marché dans le monde. Vous demandez aussi s’il n’y a pas de problème de gouvernance. Je vous dis que la situation des pays africains intègre plusieurs types de problèmes. Il y a un problème de gouvernance opérationnelle (corruption, mauvaise utilisation des ressources), de gouvernance stratégique, et aussi la mauvaise articulation de nos économies. Nous ouvrons nos économies au nom de la compétitivité alors que celle-ci dépend d’un certain nombre de facteurs que nous ne possédons pas encore, d’où les grands projets. On essaye de transformer la gouvernance en une sorte de bâton magique, or ils savent que cela n’a rien à voir. Même si on donne le Cameroun a l’équipe Barack Obama, dans les circonstances actuelles, cela lui posera problème.

Parlant des accords monétaires, il semble que la substance qui reste aujourd’hui et vous l’avez expliqué, c’est la gestion budgétaire du Franc CFA. Donc les pays de la zone Franc peuvent décider de changer de partenaire est ce que ce n’est pas une solution?
Ce que la France gère, ce sont nos devises extérieures maintenant les autres aspects de la gouvernance économique est l’affaire des organismes internationaux, comme la Banque Mondiale et le FMI. Quant aux autres pays nous avons de simples rapports commerciaux. Si nous sortons du CFA aujourd’hui, la seule issue est d’avoir notre monnaie. Maintenant dans la gestion de cette monnaie, on peut s’arrimer à un autre pays. Comme le Ghana le fait avec le Dollar US. Mais évidemment pour l’Amérique, c’est un peu comme un oiseau qui décide de suivre les éléphants. Il faut savoir que la zone Franc est une expérience unique dans le monde, c’est-à-dire le cas où un autre pays émet la monnaie utilisée dans plusieurs autres pays. C’est assez impressionnant qu’on puisse célébrer cela. Alors est ce que le problème n’est pas la France, je dois dire que ce pays a profité du CFA dans les années 70. Il avait connu un grand retard dans son industrialisation et à l’époque les devises générées par les économies africaines, où il n’existait pas encore de classe moyenne comme aujourd’hui, étaient inutilisées. La France a donc utilisé l’énorme stock de devises des pays de la zone Franc pour se relancer. La seule période où le solde du compte des opérations a franchi le rouge, cette France n’a pas hésité à imposer une dévaluation dont on connaît les conséquences par la suite. Elle avait ainsi soit refusé, soit été incapable de respecter ses engagements consignés dans les accords monétaires de soutenir le CFA jusqu’au bout, et donc les pays de la zone Franc auraient pu commencer à voir clair dès ce moment-là.

Alors finalement quelle solution à tout ça?
J’ai toujours dit tout en reconnaissant la position pertinente des personnes qui demandent de sortir du CFA, que la solution la plus pertinente est de créer à côté de cette monnaie, une monnaie parallèle, dont le volume serait de 15 à 25% de la masse monétaire globale. La caractéristique de cette monnaie est qu’elle ne servira pas à acheter les biens extérieurs. Cela permettra de contrôler les flux, limiter l’endettement commercial, augmenter l’épargne nationale et permettre un développement auto généré. Évidemment à long terme lorsqu’on aura restructuré nos économies et acquis la force qui puisse nous permettre de résister à l’agression économique extérieure, alors là on peut envisager sortir du FCFA. Comme le dit souvent Manu Dibango, l’ennemie ne dort jamais il ne faut pas dormir et rêver. Il ne faut pas aussi confondre le courage et la stupidité. Si on doit sortir du CFA, cela doit être une action planifiée, réfléchie et solide.

Par: Idriss

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