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La chute de Kadhafi rend la démocratisation algérienne inéluctable


Ecrit Par le 29 Aug 2011 Publié dans la categorie: Afrique, algerie, Interview, Libye


Le politologue Hasni Abidi, spécialiste de la Libye et auteur du «Manifeste des arabes», explique pourquoi le départ de Kadhafi va contraindre le régime algérien à la démocratie. Interview.

Mouammar Kadhafi et Abdelaziz Bouteflika

Mouammar Kadhafi et Abdelaziz Bouteflika à Tripoli, le 1er septembre 2009

Les islamistes libyens vont-ils accepter l’autorité du Conseil national de transition (CNT)?

Hasni Abidi – C’est un problème épineux pour la transition libyenne. Nous avons des mouvements djihadistes, des mouvements salafistes et des Frères musulmans très influents. D’anciens chefs militaires de Kadhafi ont rejoint l’opposition et ont joué un rôle très important. Mais la force la plus déterminée ce sont les islamistes.

SlateAfrique – Plus le conflit dure, plus se renforce le risque de marginalisation de l’aile politique?

H.A – Tout à fait. Entre la légitimité de l’intérieur et la légitimité à l’international il y a un fossé. Le CNT a intégré beaucoup d’éléments de l’extérieur mais a également su prendre en compte les enjeux internes.

Pour que cette double légitimité ne soit pas fatale à l’avenir de la Libye, il est urgent d’organiser des élections. Mais le problème c’est que la Libye n’est pas prête pour ces élections. Ce n’est pas le même terrain, ni les mêmes pratiques politiques que la Tunisie ou l’Egypte: un savoir-faire, des classes moyennes.

En Libye tout est à construire. Il n’y a pas d’opposition, les partis politiques ce sont des mouvements de personnes et pas des partis qui peuvent dire qu’ils représentent plusieurs milliers de personnes. Voilà la difficulté: le risque de voir un conflit entre cette légitimité interne et externe. Et ce, avec des anciens de Kadhafi qui ont rejoint l’opposition.

Vitesse ou précipitation?

SlateAfrique – Est-il possible d’organiser des élections dans huit mois?

H.A – Ça me paraît très ambitieux. Il est difficile de respecter ce calendrier. Cette feuille de route n’est pas sacrée. Elle a un double objectif: rassurer les Libyens, et surtout, rassurer la communauté internationale. Dans huit mois, dans l’état actuel des choses et la situation sécuritaire du pays, c’est très difficile de penser à des élections et à la préparation des listes électorales. Plusieurs questions se posent: quel système électoral adopter? Faut-il un recensement des Libyens? Sur quel critère va s’effectuer le vote des Libyens? Critère politique? Peut-on arriver à un débat politique contradictoire en huit mois? Est-ce que l’on va voter selon son appartenance tribale? Son appartenance régionale?

SlateAfrique РLa comp̩tition ̩lectorale ne risque-t-elle pas de renforcer les antagonismes tribaux?

H.A – Les appartenances tribales et régionales peuvent prendre le dessus sur les appartenances politiques. Ce n’est pas un problème. Au début on va d’abord voter selon ses intérêts, sa famille, selon son clan. Mais l’essentiel, c’est de pouvoir voter et dialoguer politiquement. Il ne faut pas qu’il y ait de frustration, il ne faut pas qu’il ait d’injustice. Kadhafi a très bien joué sur cette réalité sociale. C’est ça qui lui a permis de rester au pouvoir pendant 42 ans. Là, ça va être difficile pour un Conseil national qui aspire à la démocratie. Il y aura forcément des perdants et des gagnants. Il faut absolument qu’il y ait au début «ni vainqueur, ni vaincu». Même si pour cela il faut faire une exception à la règle démocratique.

SlateAfrique – Quel est le poids des islamistes?

H.A – Il est difficile de le mesurer. Les islamistes ne découvrent pas l’insurrection. Ils ne découvrent pas la guerre contre Kadhafi. Mais ils ne sont pas les seuls. Seif al Islam avait libéré une grande partie des islamistes détenus en Libye. Pour engager ce qu’il a appelé un débat des réformes. Il a amnistié les islamistes à l’étranger. Il est allé jusqu’à Londres et dans les villes européennes pour dialoguer avec les Frères musulmans. Mais aussi certains membres proches d’al-Qaida qui étaient en Afghanistan.

Cette mouvance islamiste est importante. Elle est à l’avant-garde des combats. Quel est son poids politique? Quel est son poids électoral? Personne ne pourra vous répondre.

Les élections doivent définir leur importance. Les valeurs sûres aujourd’hui, ce sont les valeurs familiales et tribales qui sont mesurables. Le reste à mon avis ce ne sont que des calculs et des pronostics qui risquent d’être démentis par l’actualité.

SlateAfrique – Le processus électoral peut-il amener une «vague verte» comme en Algérie lors des législatives de 1991?

H.A – Il y a moins de crainte pour la Libye de par sa composition sociale. C’est une société foncièrement tribale. Les tribus ne sont pas limitées géographiquement. Elles ont des liens entre elles. Les islamistes ne peuvent que se greffer sur cette réalité sociale. En attendant que les appartenances tribales deviennent des appartenances idéologiques.

C’est là que les islamistes auront leur mot à dire dans cette nouvelle configuration politique. Il est trop tôt pour parler d’une catégorisation de la société libyenne: pour dire quel serait le poids des différentes composantes des laïcs, des monarchistes et des islamistes.

SlateAfrique – La chute de Kadhafi peut-elle entraîner une relance du printemps arabe?

H.A – Bien sûr, c’était le morceau le plus dur. On a commencé par le plus facile: la Tunisie, puis on a fait le plus dur, la Libye. Le premier message c’est en direction de la Syrie. Mais arriver à chasser un homme qui est resté 42 ans au pouvoir et qui dispose d’un matelas de devise unique au monde, qui bénéficie d’un soutien de l’Occident et qui n’a pas de problèmes à ses frontières, je crois que c’est vraiment une expérience inédite qui ne peut que renforcer la détermination d’autres pays arabes à pousser au changement de régime.

Mais cela dit, la Libye ne peut pas se permettre de ne pas apaiser ses relations avec des pays importants, je pense notamment à l’Algérie. L’Algérie a des soucis à se faire en cas de période de transition. De même que le Maroc qui commence une mutation lente, pédagogique. La situation est délicate pour l’Algérie. Délicate parce qu’elle a déjà entamé un processus qui n’a pas marché, qui n’a pas réussi. Surtout que l’Algérie, maintenant, va perdre un peu de sa brillance, de son attractivité. Ses atouts: le pétrole, le gaz, sa proximité avec l’Europe, on peut les trouver aussi en Libye, un pays désormais ami. L’Algérie est exposée. Voilà pourquoi elle a beaucoup de soucis à se faire.

L’Algérie, la prochaine étape du printemps arabe?

SlateAfrique – L’Algérie va-t-elle mener des réformes?

H.A – D’abord, sa première décision sera de reconnaître le CNT. Les dirigeants algériens attendent juste de trouver la bonne mise en scène et comment l’orchestrer. Accélérer le mouvement des réformes qui a été annoncé par le président Abdelaziz Bouteflika. Le pouvoir algérien va insister sur la singularité de la voie algérienne pour ne pas être montré du doigt et laisser dire que l’Algérie reste atypique. C’est un mauvais départ pour l’Algérie.

SlateAfrique – Peut-on s’attendre à des manifestations de la jeunesse algérienne?

H.A – Toutes les conditions économiques et sociales sont réunies en Algérie même si le régime a anticipé cette fronde sociale. Mais vouloir acheter la paix sociale en dépensant des milliards est une solution provisoire. Seul un changement dans le personnel politique peut permettre une réelle réforme. L’Algérie possède le personnel politique le plus périmé dans le monde.

Il faut un changement politique. C’est-à-dire un changement constitutionnel. On ne peut pas confier la réforme à des gens du passé. La classe dirigeante ne peut pas compter indéfiniment sur ses soutiens à l’étranger.

SlateAfrique – Au-delà du rajeunissement des dirigeants, quels changements de fond sont envisageables?

H.A – Les généraux ont commencé à lâcher du pouvoir. Les généraux connus ne sont plus là. Le problème, c’est que le régime a réussi à se régénérer. Ce qu’il faudrait c’est un changement réel pour que les scrutins ne soient pas des élections de cooptation. Il faut des hommes hors sérail. L’Algérie a besoin d’un véritable changement. Et que l’armée redevienne véritablement professionnelle. Que ce ne soit plus celle qui dépose, qui fait et défait les chefs d’Etat et de gouvernement.

Le partage des richesses n’est pas suffisant. Il peut servir à quelques personnes mais est-ce que la population algérienne le souhaite? Le seul partage acceptable, c’est à travers les urnes. La seule réponse satisfaisante c’est une démocratisation. Cela ne veut pas dire que l’on va prendre le même chemin que la Tunisie ou que l’Egypte. Chaque pays est tout à fait différent. C’est très important d’insister sur l’approche différente de chaque pays. L’essentiel c’est de commencer ce processus.

Donc l’Algérie doit absolument se mettre à l’œuvre et chercher sa voie propre dans le vrai changement. Ce n’est plus simplement une question de partage des richesses, mais de changement de cap. Je crois que les Algériens ne vont pas accepter que le prochain candidat à la présidentielle soit imposé par l’armée ou qu’il lui soit redevable.

Propos recueillis par Pierre Cherruau