Un appel d’un ami de Le Messager me réveille à six heures du matin en ce jour fatidique, pour m’annoncer que Pius Njawe est mort. Je sursaute du lit et je crie : « C’est pas vrai » ! Quelques heures plus tard, je me retrouve aux bureaux de Le Messager à la montée Ane Rouge, pour avoir la confirmation de la triste nouvelle, et pour présenter mes condoléances aux collaborateurs de l’illustre disparu.
La dernière fois que j’avais aperçu M. Njawe, c’était dans la salle du Palais des Congrès, lors de la Conférence Internationale ‘‘Yaoundé 21’’ en Mai dernier. Dire que je connaissais ou même fréquentais Njawe serait un gros mensonge. La seule fois où nous ayons vraiment causé, c’était il y a longtemps, dans la cour de la Délégation Générale à la Sûreté Nationale à Yaoundé. A cette occasion, il m’avait donné le numéro de téléphone de Jean Vincent Tchienehom, en me demandant de le toucher chaque fois que j’aurais des difficultés à faire passer mes écrits dans les colonnes de Le Messager. Je lui appris alors que je connaissais très bien le papa de Jean Vincent qui avait été mon planteur à Magba, du temps où j’étais Délégué Départemental de l’Agriculture du Noun. Il me gratifia d’un large sourire, et dit : tant mieux ! Et ce fut tout.
Mais je connaissais et respectais l’homme à travers son combat, et surtout son courage, son intrépidité, et son indéfectible attachement à ses convictions. Les vrais combattants se ressemblent et s’assemblent toujours, même en esprit. L’autre jour, le Ministre de la Communication nous apprenait qu’il avait tenté, sans succès, de rallier Pius à sa cause. Cette déclaration amena un sourire sur mon triste visage, car je savais Njawe « inraliable » ! Aussi, je ne me pose pas la question de savoir si sa mort a été un accident, une exécution, ou s’il s’est tout simplement suicidé ! Peut-être que le Mpondol Um Nyobe était mort de morsure de serpent en brousse, et Dr Moumie, pour avoir trop bu dans son hôtel. Dans tous les cas, un combattant qui tombe sur la ligne de front comme le ‘‘Petit Gavroche’’, même s’il meurt d’un banal mal de ventre est, pour moi, bel et bien mort au combat et pour le combat ! D’autant plus que dans les guerres modernes tellement sophistiquées, avec leurs frappes chirurgicales et leurs dégâts collatéraux, personne n’est plus à l’abri. Comme dans un match de foot, un but marqué contre son camp sous la pression de l’adversaire, est toujours crédité pour le compte de ce dernier !
Dans tous les cas, Njawe est un mort de plus au front de « la deuxième guerre d’Indépendance » qui fait rage au Cameroun depuis 1990, Tant pis si on ne reconnaîtra la pertinence de son combat que lors de la célébration du prochain cinquantenaire ! La question lancinante qui se pose dans notre Pays est celle de savoir pourquoi il a fallu décréter le retour au multipartisme et la liberté d’expression si, pour parler de l’avenir du Cameroun, il faille entreprendre de très longs voyages, ou alors cacher son tract sous son caleçon le jour du 20 Mai, pour échapper à la fouille systématique jadis pratiquée par le Kgb ! Pourquoi au Cameroun, à l’heure de la démocratie « avancée », un morceau de papier équivaut-il à une bombe, et son porteur à un Kamikaze ? Des fois, il nous arrive vraiment de regretter l’époque Ahidjo, où les règles étaient au moins clairement définies : Il suffisait de ne pas etre « subversif ». Aujourd’hui, nous vivons la démocratisation dictatoriale, où les opposants sont des gibiers de potence. Pour une opinion politique contraire, on nomme un Ministre de chez vous, dont le portefeuille se limite à votre destruction et à celle de votre famille, voire votre élimination physique ! On vous met quasiment en résidence surveillée, on vous suit partout, même au-delà des mers…
On nous a dit que Pius Njawe salissait le nom du Pays à l’Etranger. Soit ! Mais, est-ce Njawe qui a cambriolé le ministère des Finances, détourné l’argent du fameux « coup de cœur » ou l’argent de la visite papale, dévalisé les banques à Limbe, classé le Cameroun par deux fois comme le Pays le plus corrompu au monde, demandé que le Cameroun soit classé « Pays pauvre et très endetté », lancé l’Opération Epervier… etc ? Njawe n’a même pas joué la récente Coupe du Monde en Afrique du Sud où nos Lions Indomptables chéris ont traîné le Pays dans la boue après avoir fortement appauvri le déjà très pauvre contribuable camerounais ? A l’heure de la mondialisation, pense-t-on que le monde entier ignore tout cela ? Et quand on visite le Cameroun, est-on aveugle pour ne pas voir les villas cossues de Koweit-City, Santa Barbara, et autres Mfandena, construites par des fonctionnaires ? Dans tous les cas, tous les écrits de Pius Njawe mis ensemble ne sauraient rivaliser en virulence avec le discours du Président de la République lors du Congrès extraordinaire du Rdpc de Juillet 2006, dans lequel il condamnait alors avec la dernière énergie les maux qui minent son Régime. Les « Vampires du Godstank », vrais coupables, sont-ils alors d’office dédouanés, simplement parce qu’ils rédigent après coup des motions de soutien ? Alors ?
Un jour de Juin 2006, en entrant au bureau du Procureur de Mbalmayo, je fus frappé par cette affiche où on pouvait lire : « Ce monde (je crois qu’on voulait parler du Cameroun) est dangereux à vivre, non pas à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et ne font rien ». Bien sur, le pauvre Procureur a été mis au garage par le Garde des sceaux, parce qu’il a eu le culot de vouloir poursuivre deux maires corrompus ! Njawe a voulu faire quelque chose pour que notre Pays soit moins dangereux à vivre. Doit-on le lui reprocher ? Il a même voulu aller plus loin, pour : « Voir (avec Ives Montand dans le film ‘‘I comme I care’’), les choses comme elles devraient être, et se demander : pourquoi pas ? ». Il n’a pas voulu faire la politique de l’autruche, et surtout, n’a pas eu peur de « zig », quand tout le monde « zag » !
Njawe était un éléphant, et à ce titre, il a laissé des empreintes, que la jeunesse camerounaise se doit de suivre. Comme le disait Jésus aux femmes de Jérusalem : « Ne pleurons pas sur Njawe, mais pleurons plutôt sur le Cameroun de demain, et sur nos enfants qui seront obligés d’y vivre avec, sur leurs frêles épaules, le poids des dettes que nous contractons aujourd’hui et qui nous servent à renflouer nos comptes dans les banques d’outre-mer ». Dans tous les cas, tout avion qui a décollé, est obligé d’atterrir un jour, tôt ou tard, que l’atterrissage soit forcé, ou en douce. Même s’il choisit de tourner en rond à cause du brouillard, ou même s’il continue à faire des frappes chirurgicales sur les populations riveraines, il atterrira ! Prions seulement que ce ne soit pas un crash, et surtout que la débâcle des Lions (cet animal totem dont les statues inondent nos avenues, et qui a plongé le Cameroun dans l’idolâtrie), ne soit pas un signe prémonitoire du destin de Sodome!
A ses jeunes collègues qui se plaignaient que Mère Térésa les faisaient beaucoup travailler, celle-ci répondait : « Vous aurez tout le temps de vous reposer dans l’au-delà » ! Mon cher Pius, tu as travaillé comme un fou, prenant tous les risques, sans ménager ni ton temps, ni tes moyens, ni même ta santé, dans mille et un chantiers et vers mille et une directions. Aujourd’hui, tu as tout le temps de te reposer, aux cotés ôtes de tous les autres vrais combattants décimés avant toi.
Il appartient maintenant à la jeunesse de comprendre que le combat ne doit jamais s’arrêter, faute de combattants. Comme le dit Ernest Hemingway, elle ne doit pas se demander « Pour qui sonne le glas », ils doivent comprendre qu’il « sonne aussi (et surtout) pour eux » !
Fait à Yaoundé, le 22 Juillet 2010
Signé, Dr Joachim TABI OWONO, Président National de l’AMEC,
Le Messager











