Il y a des coïncidences parfois troublantes dans la vie des hommes. Achille Emana, sans doute l’un des footballeurs camerounais les plus doués de sa génération, a disputé son match le plus abouti en sélection mercredi dernier face à l’Autriche, au moment où son géniteur Emana Marco, orfèvre du ballon rond lui aussi en son temps, est couché dans une morgue. L’ancien attaquant du Canon de Yaoundé et des Lions indomptables ayant emprunté le chemin du non retour depuis la semaine dernière. Ceci explique-t-il cela ? Nous ne le pensons pas, parce que ce n’est certainement pas la douleur d’avoir perdu son père qui a sublimé le joueur de Bétis Séville l’autre jour au stade de Klagenfurt en Autriche, où il a presque tout réussi : les déplacements, les passes courtes et longues, les enchaînements, la vitesse de course, les gestes techniques venus d’ailleurs dont lui seul a le secret; ne manquait à ce récital qu’un but -qui n’est pourtant pas passé loin avec ce lob du gauche frôlant la barre au sortir d’un enchaînement de génie- pour couronner une prestation d’ensemble haut de gamme de l’esthète Emana.
On appelait le père, ailier de métier, “essuie-glace”, en raison de sa capacité à éliminer par des dribbles variés, et avec une aisance jamais prise à défaut, les défenseurs qui se trouvaient sur son chemin. Le fils a pourtant la même aisance technique, mais il s’en est toujours trouvé au Cameroun pour dire qu’il n’entrait pas dans “les schémas” de l’équipe nationale quand ils n’affirmaient pas simplement qu’Achille ne savait pas jouer, et ceci malgré des prestations régulières de haute volée tant dans les rangs de Toulouse en France que du Bétis Séville en Espagne. C’est à peine si certains, confortés par les jugements sans appel des sélectionneurs successifs du Cameroun dont un certain Otto Pfister de triste mémoire jurant que le fils de Marco était plutôt un danger pour son équipe, ne l’ont pas surnommé “brise-glace” !
Et voilà que mercredi dernier, sur la pelouse du stade de Klagenfurt, Achille Emana apporte la preuve qu’un footballeur talentueux ne saurait être un poids lourd à porter pour son équipe, pour peu qu’on sache l’utiliser, qu’on lui fasse confiance et qu’on le laisse exprimer librement son talent. Alors que c’était devenu un réflexe ces derniers temps, quand un entraîneur des Lions indomptables songe à faire un remplacement, de sortir d’abord Achille Emana, on a vu ce dernier terminer la rencontre amicale contre l’Autriche toujours en jambes et sans baisser d’un iota son niveau technique hors du commun, malgré 6 remplacements effectués par Paul Le Guen.
Le problème Emana à l’équipe nationale était donc, on peut s’en rendre compte, un problème de coaching. Bien sûr, on ne peut pas tirer des conclusions définitives sur un seul match, mais force est de constater que Otto Pfister et consorts (qui mettaient parfois Emana sur la liste d’attente en convoquant de regroupements de la sélection), ont failli faire perdre à l’équipe du Cameroun une véritable pépite. Parmi les mérites de l’actuel sélectionneur des Lions indomptables, le Français Paul Le Guen, il y a celui de nous avoir fait enfin briller en sélection un Achille Emana qui en était, mercredi, à sa 23ème cape. Ce n’était ni un mystère ni une malédiction! Il fallait tout simplement avoir le coup d’œil d’un bon technicien pour savoir quels bénéfices on peut retirer d’un tel footballeur émérite, qui ne force pas, ni ne triche en jouant, puisque, comme on dit chez nous, le ballon est “dans son sang”. De Marco (à qui nous rendons un vibrant hommage) à Achille (à qui nous demandons de garder le cap), la légende des Emana continue.
Par Emmanuel Gustave Samnick. Mutations











