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Paiement des prestations des PME : Quand la corruption s’érige en règle au Cameroun


Ecrit Par le 9 Sep 2018 Publié dans la categorie: Cameroun, Economie


Corruption

L’ONG Transparency international a publié, le 22 février 2018 son classement annuel des pays selon l’indice de perception de la corruption (IPC). Et dans ce classement, il ressort que l’indice de corruption au Cameroun a augmenté par rapport à l’année 2016. Ce qui n’est pas surprenant pour les petites entreprises qui se plaignent être victimes au quotidien de la corruption notamment lors du paiement de leur prestation par les grandes entreprises et même par l’Etat. Et les dispositions mises en place pour faciliter le paiement de leurs prestations n’aident pas plus que ça. Une situation qui fragilise les PME. Le quotidien de l’économie a rencontré quelques entreprises qui racontent sous anonymat le calvaire auquel elles font face pour entrer en possession de leur argent après la réalisation d’une prestation.

Sandrine Gaingne

 

Cette corruption entretenue par les grandes entreprises dans le paiement des prestations

Dans un environnement où le monnayage des services est parfois érigé en règle d’or, il est de plus en plus difficile pour une PME de gagner un marché. Et lorsque par extraordinaire une PME parvient à décrocher un contrat, elle est une fois de plus soumise au fameux principe du pourcentage au moment du paiement de ses prestations. En fait, après avoir réalisé les travaux, plusieurs entreprises éprouvent du mal à entrer en possession de leur argent. Les donneurs d’ordre que sont les grandes entreprises et même l’Etat ont du mal à payer les prestations dans les délais. Ce qui pénalise la PME qui se retrouve sans ressource pour financer ses activités. Cette situation fait dire aux acteurs du secteur que la PME est aujourd’hui le financier de la grande entreprise, qui elle bénéficie pourtant des financements de la banque et des facilités offertes par les bailleurs de fonds et l’Etat. Face au manque de financement, certaines PME ont été obligées de mettre tout simplement la clé sous le paillasson.  En fait, selon les PME, cette technique qui consiste à payer les prestations avec un grand retard est voulue et entretenue par les grandes entreprises. A en croire plusieurs chefs d’entreprises parmi lesquels Mathurin Nguebou Zebaze, manager de Simtech-3D, ces méthodes appliquées par les grands donneurs d’ordre favorisent la corruption parce que le fait de ne pas régler les fournisseurs de PME dans les délais développe cette pratique au sein des grands donneurs d’ordre. Par exemple, il faut monnayer parfois jusqu’à 5%, 10% voire 30% du montant de la facture pour se faire payer, apprend-on. « Certains nous demandent de payer 5%, voire 10% de la facture pour pouvoir entrer en possession de son paiement. Et  au cas où vous refusez, vous allez voir votre facture trainer encore longtemps avant d’être payée », dénonce un cadre de PME. « J’avais effectué une prestation pour une structure de la place il y a cinq ans de cela. Au moment de régler ma facture, j’ai connu des tracasseries de toutes sortes. Mon interlocuteur exigeait que je lui donne un million de FCFA pour qu’il facilite la procédure d’obtention de mon paiement. J’ai refusé au départ et comme ça pendant un an. Puis, avec les difficultés que je traversais, j’ai fini par abdiquer au bout d’un an », confie Paul, chef d’entreprise. « Moi, chaque fois que j’allais pour mon argent, on me disait qu’on ne retrouvait pas mon dossier. J’ai dû faire plusieurs dossiers. Et j’ai beaucoup durci pour finalement entrer en possession de mon argent sans payer un radis », témoigne un autre chef d’entreprise. « J’ai perdu plusieurs contrats parce que le maitre d’ouvrage voulait qu’on lui accorde un pourcentage pour avoir le contrat. Car, il y a eu un appel d’offres et de tous les dossiers qui avaient été déposés, toutes ces entreprises avaient presque la même capacité. Aucune ne se démarquait vraiment des autres alors, le maitre d’ouvrage a demandé que je lui verse un pourcentage si je voulais que ce soit mon entreprise qui soit retenue pour effectuer les travaux. Ce que j’ai refusé, vu mes principes », Souligne Jean M, responsable d’une PME.

Les donneurs d’ordre déplorent ces pratiques

Le fait d’exiger des retro commissions et des frais avant le paiement des factures révolte les PME qui disent ne pas comprendre comment des personnes n’ayant  pas contribué à la réalisation de la prestation peuvent exiger de l’argent sans avoir rien fait. « Le mal prospère et c’est notamment le business bien juteux de certains directeurs dans ces structures », déclare un responsable de PME. Et face au défaut de paiements de leurs prestations par les grandes entreprises, certaines PME ont  parfois été obligées de faire recours aux tribunaux. « J’ai fait un travail avec une entreprise en 2015 et jusqu’ici, je ne suis pas payée. Et nous sommes aujourd’hui en litige avec ce donneur d’ordre. Et même les structures d’accompagnements créées par l’Etat ne sont pas efficaces. Car ces grandes entreprises ont toujours des personnes à l’intérieur qui défendent leurs intérêts », explique un opérateur économique. Incapables de se faire payer leurs factures, certaines PME ont été obligées de fermer leurs portes tout simplement, car, n’ayant plus d’argent pour fonctionner et supporter les charges.

Au sein des grandes entreprises, si l’on ne nie pas l’existence de cette pratique, l’on la déplore. Toutes les grandes entreprises approchées affirment que cette pratique de corruption n’existe pas dans leur structure. « Rétro commission pour le paiement des factures, c’est vrai que ça peut exister. Mais, chez Bolloré, nous n’avons pas ce genre de problème. Chez nous, tout est transparent et on a des délais de paiement qui sont respectés. Les prestataires sont payés en 30 jours et c’est respecté ; les avances sont faites au prestataire et payables en quatre jours, ce qui est respecté. Il ya des procédures qui ont été instaurées en interne, et tout est transparent et ces problèmes de corruption ne nous concernent pas », affirme François Ngounou, chef service transport à Bolloré transport et logistics. « On est au courant de cette pratique et généralement, on conseille aux entreprises victimes de suivre la procédure judiciaire. Quand les entreprises viennent vers nous, on demande à voir les termes de leurs contrats. Et quand il y a un problème, on leur demande d’aller vers les structures appropriées. En principe, si le travail a été bien fait, le PME est payée normalement », affirme Le Jeune Bogmis, expert  en projet. Pour certains donneurs d’ordre, c’est parce que certaines PME veulent être payées le plus tôt possible qu’elles proposent de corrompre. « Il y a des délais à respecter dans le paiement des factures. Alors, certaines PME, une fois la prestation réalisée, sans attendre les délais, décident de négocier auprès du donneur d’ordre pour que le paiement de sa prestation se fasse plus tôt que prévu », conclut un responsable d’une structure spécialisée dans les BTP.

 

 

L’échec de la Banque des PME

Dans le but de tordre le cou à la pratique du monnayage lors du paiement des factures, plusieurs solutions sont proposées. Certains experts proposent aux PME de faire front contre la corruption. « La corruption est d’abord un problème individuel. Chaque personne doit d’abord éviter de corrompre ou se faire corrompre que ce soit du côté de la PME ou de la grande entreprise », suggère Evariste Yameni, Directeur de la Bourse de Sous-traitance et de Partenariat du Cameroun  (BSTP). Ce dernier pense d’ailleurs qu’avec la BSTP, les choses vont changer au fur et à mesure. « Le Cameroun est un pays gangrené par la corruption et la BSTP est là pour améliorer le climat des affaires. Il faut que le secteur privé s’approprie de la BSTP », poursuit-il. Et à propos du paiement des factures, certains acteurs du secteur pensent que si la Banque Camerounaise des PME (BCPME) fonctionnait normalement, elle pourrait aider les PME à se mettre à l’abri du rançonnement lors des paiements des factures. Cette banque qui a ouvert ses portes le 20 juillet 2015 avait pour mission d’apporter aux promoteurs d’entreprises des facilités de financement, dans une économie où les PME représentent près de 95% du tissu économique du pays. « La banque des PME devait être une sorte de médiation entre la PME et les donneurs d’ordre de telle sorte que si ceux-ci ne paient pas, la BCPME règle la facture afin de permettre à la PME de fonctionner sans problème. Donc, la solution existe déjà, mais, elle n’est pas juste implémentée. Car, la banque est une structure qui peut faire le poids face au donneur d’ordre. Mais cette banque a échoué dans ses missions », explique un expert.

C’est donc une solution d’affacturage que propose ce dernier pour régler plus efficacement l’existence de la corruption dans le paiement des factures et même le paiement des factures dans les délais. L’affacturage est aujourd’hui proposé par plusieurs banques au Cameroun. Selon le principe, comme l’expliquent les banquiers, il permet aux entreprises de céder leurs créances clients non échues à l’affactureur (banque ou factor) qui mettra à la disposition de celles-ci au plus le montant de la facture,  la banque ou le factor se chargeant pour son propre compte du recouvrement de la créance auprès du client de l’adhérent. Toute chose qui permettra aux entreprises adhérentes d’avoir en permanence une trésorerie disponible tout en accordant des délais de paiement à leurs clients. Mais, comme tout service, cela a un coût.

 

Lucien Ntamag Mahop, Ingénieur, certifié en Intelligence économique

Lucien Ntamag

« La valorisation des bonnes pratiques serait un bon début de réponse »

Il y a une situation qu’on observe dans les entreprises, c’est que les grandes entreprises ne paient pas toujours les prestations des PME dans les délais. Ce qui développe selon des PME, la corruption. Quel commentaire faites-vous de cette situation ?

Il me semble péremptoire et exagéré de déclarer que les grandes entreprises ne paient pas les prestations des PME dans les délais. Si ce Hiatus est observé au sein d’un nombre croissant de relations d’affaires, notamment dans le cadre de la sous-traitance, il est hasardeux d’expliquer cela uniquement par des manœuvres dolosives de corruption. Plusieurs facteurs peuvent expliquer le non-respect du délai initial de paiement des factures par des grandes entreprises. Le défaut de procédures de suivi et de contrôle de l’exécution des prestations est une explication, la légèreté au moment du cadrage des contrats de sous-traitance, de la part de PME en est une autre, le mauvais calibrage ou dimensionnement des tâches entrainant parfois le non-respect des délais, par les sous-traitants eux-mêmes est également une explication. En outre, ces facteurs et d’autres peuvent devenir très toxiques pour la relation « donneur d’ordre/sous-traitant » et constitutifs de ces actes de corruption observés çà et là, chez certains grands-comptes.

 Vous travaillez avec la PME. Comment la PME réagi face à cette situation ? 

On observe plusieurs manières de réagir chez les chefs d’entreprises, en fonction des pratiques, vous avez ceux qui s’adaptent instantanément, ce qui naturellement encourage ces mauvaises pratiques et nourrissent donc le phénomène de corruption, vous en avez qui après plusieurs démarches infructueuses, ferment-boutique, car vous devez savoir que dans le contexte Camerounais, une PME vit parfois à partir d’un seul client, et qu’une action en recouvrement infructueuse, entraine souvent la cessation pure et simple de son activité. Vous avez enfin une catégorie qui de manière frénétique et désespérée, poursuivent leurs démarches, perdant souvent des exercices ou des années entières, avec en prime, des pans d’activité perdus, et des emplois avec, c’est là le syndrome de paupérisation du chef d’entreprise, qui se rend alors auprès des organisations patronales et des chambres consulaires, trouver un peu de réconfort.

La charte des bonnes pratiques actuellement en chantier ne va pas selon les PME améliorer les choses et réduire notamment la corruption. Qu’en pensez-vous ?

si vous relisez bien plus haut, vous constaterez que sauf mauvaise-foi de la part de certains acteurs de la chaîne, certaines solutions à ce phénomène sont dans la formulation même du problème posé, solutions liées, aux procédures mal comprises, solutions liées au dimensionnement des marchés, au suivi et au cadrage des opérations, car de manière basique, le contrat de sous-traitance est d’abord un contrat entre deux parties qui en définissent les contours. La charte des bonnes pratiques envisagées n’est pas la panacée au phénomène de non-respect des contrats ou à la corruption, c’est peut-être une utopie, mais nous avons la certitude qu’il vaille mieux emporter l’engagement des parties prenantes par une charte d’application volontaire et valorisante, un label de bonnes pratiques, qui valoriserait les grands comptes et les investisseurs engagés dans cette démarche-là. L’élaboration de cette charte serait un prélude à une Loi unique qui n’aurait plus aucune difficulté à être acceptée.

Que font les organisations patronales pour éradiquer ce phénomène ?

Sans toutefois être exhaustif, les organisations patronales permettent déjà au PME de donner de la voie à l’encontre de ce phénomène, illustration en a été faite avec le colloque et le forum organisés respectivement en collaboration avec ECAM au mois d’Octobre 2017 et le GICAM en février 2018, et le groupe de travail qui rassemble tous ces acteurs-là autour de ce sujet, de plus le plaidoyer adressé aux pouvoirs publics est permanent.

Comment lutter contre cette corruption entretenue par les grandes et les petites entreprises d’après vous ?

La restauration de la relation de confiance, par la sensibilisation, la formation des acteurs sur les problématiques liées à l’exécution des contrats, et au suivi, la labellisation et la valorisation des bonnes pratiques observées par les entreprises vertueuses, serait un bon début de réponse.

 

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