Dans sa composition actuelle, le parlement camerounais peut-il un jour évoluer en marge de la politique de Paul Biya ? Dans l’entretien qui suit accordé à Camer.be, Jean Michel Nintcheu n’y croit pas du tout. Le député SDF qui maîtrise bien les pratiques à l’hémicycle pense qu’il faudrait plusieurs députés de la trempe de Paul Aya’a dans les rangs du RDPC pour espérer un tel revirement. S’appuyant sur la récente situation guinéenne, il ne manque pas de donner sa petite idée pour l’alternance dans son pays.
JM Nintcheu, l’actualité politique de ces dernières semaines fût marquée par l’affaire des admissions à l’ENS de Maroua. Quel est votre sentiment sur la création de cette Université et sur ce qui s’est passé dans le cadre du processus d’admission des étudiants pour l’année 2008/2009?
Ce qui s’est passé est vraiment lamentable. Cela illustre là encore les dérives du régime de Mr Biya. Voila une université qu’on a créé, qui n’a pas encore de locaux, car cette université va pour l’instant squatter provisoirement les locaux d’un lycée à Maroua, on a mis un peux la charrue avant les boeufs. Les responsables de cette université qui devaient normalement se charger de mettre en place tout le mécanisme pour pouvoir disons sélectionner les étudiants n’étaient pas encore nommés.
Je ne sais pas comment ils ont procédé pour sélectionner les étudiants. Mr Biya, à travers son MINSUP a promis aux ressortissants du Grand-Nord, d’accorder 65% de ces places aux étudiants de leur région. Malheureusement à l’issue de la sélection on s’est rendu compte qu’il n’y avait que 25% des places qui avaient été accordées. Moi je comprends un peu leur attitude, même si je considère que ce pas la meilleure manière d’agir.
Mr Biya ne fait jamais rien comme il faut. L’université étant quand même un lieu par excellence où le mérite doit être le critère de sélection, je ne comprends pas comment à l’avance on pouvait promettre 65% de places. Sur quels critères cette promesse a-t-elle été faite? On ne le sait pas. Tout cela montre tout simplement que ce régime ne fait rien normalement. Chaque fois qu’il est sous pression il recule. Il a fallu que nos collègues du Grand-Nord s’agitent un peux pour qu’on fasse des listes additives. On en arrive maintenant à un chiffre démentiel, je ne pense pas qu’il y aura des structures adéquates pour encadrer tout ce monde. Cela démontre simplement que ce régime est dépassé et ce régime doit être écarté.
De temps en temps on voit des députés du RDPC se rebeller contre la politique de leur parti, comme récemment le Député Ayah Paul Abine ou Adama Modi lors de la réélection de Cavaye Yégué Djibril au poste de Président de l’Assemblée National. On imagine facilement que dans ces cas là l’opposition se frotte les mains. Mais au delà , y – a –il une stratégie pour tirer profit de ces dissensions au sein du Parti au pouvoir?
Chaque fois qu’un député, que ce soit mon ami Paul Aya’a, que ce soit Adama Modi se lève pour donner un coup de pied dans la fourmilière nous applaudissons. Mais nous ne pouvons pas construire une stratégie là dessus, parce que généralement, en dehors de Aya’a qui est constant, quelqu’un comme Adama Modi, a toujours voté tous les textes, même les plus incroyables. Il a voté par exemple pour la modification de la constitution. En dehors de sa sortie contre Cavayé Yegué avec lequel il doit avoir des problèmes personnels, il ne s’est jamais signalé de manière claire, je ne considère pas que c’est quelqu’un qui peut être considéré comme un progressiste. Donc nous pensons que si nous avons des signaux clairs qu’il y a des progressistes qui sont prêts à travailler avec nous, à conjuguer leurs efforts avec les nôtres pour pouvoir aboutir à un changement au Cameroun alors nous n’hésiterons pas à nous rapprocher d’eux.
Vous qui vivez et combattez au Cameroun, quelle perception avez-vous de la Diaspora camerounaise? Croyez-vous à une possible collaboration entre l’opposition dans la Diaspora et l’opposition interne pour apporter le changement au Cameroun?
Non seulement il faut qu’il y ait cette complémentarité entre les forces sur le terrain et la diaspora, mais je pense que c’est nécessaire, c’est indispensable! La Diaspora est un volet important de la lutte, elle peut mobiliser beaucoup plus facilement l’opinion internationale.
Par exemple vous êtes ici à Bruxelles qui est la capitale de l’Europe, compte tenu de l’environnement démocratique dans lequel vous vivez, il est beaucoup plus facile pour vous de relayer nos actions, d’être les relais de nos actions sur le terrain. Les régimes dictatoriaux n’aiment pas qu’on parle d’eux, qu’on parle de leur tyrannie. Il suffit que les projecteurs soient braqués sur le Cameroun, sur les dérives du régime du “renouveau” pour que les choses évoluent. Sur cet aspect des choses je pense que le rôle de la diaspora est déterminant.
Que vous inspire le coup d’Etat qui a vu les militaires prendre le pouvoir en Guinée après la mort de Lansana Conté? Croyez-vous un tel scénario souhaitable, possible au Cameroun ?
Je dirais que ce scénario est non seulement possible au Cameroun mais souhaitable! Parce que vous savez, quand un dictateur qui est pratiquement au soir de sa vie se permet de modifier la constitution pour s’éterniser au pouvoir, quand un dictateur est incapable d’organiser une élection transparente, quand un dictateur considère le pays comme sa propriété personnelle et privée, je me dis qu’il n’y a que le sursaut des patriotes, fussent-ils militaires, pour sauver la Patrie.
Je ne parle pas de Généraux qui ont largement profités du système tant décriés et qui sont partisans du statut quo, je pense aux jeunes officiers qui ont les mêmes soucis que tout le monde et qui peuvent jouer un rôle historique et remettre le pays sur le véritable chemin de la démocratie. On a vu des exemples ailleurs, je souhaiterais un Toumani Touré au Cameroun, qui pour moi est un modèle que les jeunes officiers patriotes devaient suivre.
Donc j’espère que les jeunes militaires Camerounais qui sont des patriotes comprendront leur devoir. Voyez comment cela s’est passe en Guinée, aucun coup de feu n’a été tire, le régime était complètement pourri, désarticulée ils ont donnes de nouvelles raisons d’espérer aux Guinéens. Je leur souhaite beaucoup de courage et de réussite et j’espère qu’ils respecteront leurs engagements vis-à -vis du Peuple Guinéen, notamment qu’ils vont organiser des élections libres et transparentes dans deux ans comme ils l’ont promis. S’ils le font ils entreront dans l’Histoire par la grande porte. Nous souhaitons le même scénario au Cameroun.
Où en sont, d’après-vous les relations entre le Cameroun et la France? Pensez-vous que la France a l’influence que beaucoup lui prête au Cameroun, à savoir que c’est-elle qui assure la survie du régime de Paul Biya?
Je sais que la France joue u n rôle important au Cameroun, ne serait-ce que parce que la France est notre premier partenaire économique. Elle devrait comprendre que l’heure du pré-carre est révolue et j’ai personnellement apprécié le discours du président Sarkozy après l’élection présidentielle en France, lorsqu’il a dit qu’il était pour lui hors de question de soutenir une dictature. J’espère tout simplement qu’il saura tenir cette parole et qu’il soutiendra les peuples qui se battent pour se libérer des dictatures. J’espère tout au moins qu’il évitera de soutenir des dictatures contre leurs peuples.
La France est la patrie des détroits de l’Homme et le président Sarkozy, s’il veut laisser un nom positif dans l’histoire, devrait se distancer de la politique de ses prédécesseurs qui considéraient les pays africains comme des chasses gardées, et qui faisait très peu de cas du sort des populations. J’espère que la France comprendra, compte tenu du contexte de mondialisation actuel, qu’on attend autre chose d’elle, notamment qu’elle soit aux côtés des peuples et non des dirigeants corrompus.
Que vous inspire l’élection de Barack Obama à la présidence des USA ? Pensez-vous que les Africains peuvent, doivent attendre quelque chose du nouveau président de l’Administration américaine ?
Bien entendu comme tout africain je suis fier de l’élection de Barack Obama que j’ai soutenu, j’ai été notamment membre d’un comite de soutient de Barack Obama.
Je ne sais pas si les Africains devraient attendre l’impossible de Barack Obama. Les Africains ont déjà eu beaucoup à travers l’élection d’Obama. Sa seule élection constitue déjà quelque chose d’inestimable pour les Africains. Il a rendu aux peuples noirs leur fierté. Obama montre que rien n’est impossible, qu’il suffit de se battre, que surtout pour les peuples africains victimes des dictatures les plus obscures, que l’heure du changement a sonne.
Ce que j’attends d’Obama c’est qu’il soit pour nous ce que le Pape Jean Paul II a été pour le bloc de l’Est à l’époque de la dictature communiste. Les gens ont tendance à oublier le rôle historique joué par Jean Paul II pour la libération de ces peuples.
Nous attendons d’Obama qu’il soit un fils de l’Afrique, qu’il aide les peuples africains à se débarrasser des dictatures obscurantistes et moyenâgeuses qui sévissent sur le continent. Son pays d’origine, le Kenya a été il y a quelque temps une parfaite illustration de ce à quoi l’entêtement d’un dictateur peut conduire au pays. Je pense que Obama, qui est un homme intelligent, pratiquement un messie pour nous, aura ça à cÅ“ur et qu’il pourra nous apporter le soutien dont nous avons besoins.
© Camer.be : Propos recueillis par Roufaou Oumarou











