Ils ont deux mois pour libérer les lieux qui vont subir une mise en conformité.
Lionel Etourkang Doumbe, occupant de l’Immeuble Shell Concorde est formel : «Il y a déjà eu plusieurs mises en demeure des autorités, mais celle du Premier ministre, est prise très au sérieux». En fait, hier 23 juin 2010, le Premier ministre a, dans un communiqué signé du délégué du gouvernement Gilbert Tsimi Evouna, «ordonné la fermeture au public de l’Immeuble Shell Concorde pour des raisons de sécurité», peut-on lire dans le communiqué.
Ainsi, suite à «une expertise établie par les services compétents», révèle le communiqué, et en attendant «la réalisation des travaux de mise en conformité», les occupants devront à la demande du délégué du gouvernement, prendre des dispositions «pour le libérer dans les meilleurs délais».
Ce délai selon le communiqué de Tsimi Evouna, est de deux mois et prend effet à compter de la diffusion du présent communiqué. «Faute de quoi, il se trouvera dans la pénible obligation de les amener à le faire», indique le communiqué.
Pour ce qui concerne les travaux de mise en conformité, les services techniques de la communauté urbaine ne font aucun commentaire. «Seul le ministère des Domaines et des affaires foncières peut en parler, étant entendu que le bâtiment appartient à l’Etat», soutient Arnaud Philippe Ndzana, directeur des services techniques. Toutefois, d’après Yimgaing Moyo, architecte, il va s’agir de changer le dimensionnement des circulations à l’intérieur de l’immeuble. «Ça veut dire que les normes utilisées à l’époque de la construction de l’immeuble sont dépassées et qu’il faut les revoir», indique l’architecte, qui souligne qu’au vu de l’âge de l’immeuble et du coût du terrain, il vaut mieux le détruire totalement, et reconstruire un bâtiment neuf à cet endroit.
Braquage
Dans le bâtiment, les occupants qui ont déjà tous appris la nouvelle, trouvent le délai de deux mois irraisonnables. «Moi je suis locataire ici depuis six ans, quand on me donne deux mois pour partir je vais faire comment ? Si le Premier ministre pouvait encore nous donner jusqu’à la fin de l’année, ce serait une bonne chose», supplie El Hadj Ousmanou, vendeur de bijoux. Pour Ngaba, vendeur dans une boutique de vente de téléphones portables, les raisons de sécurité invoquées par le communiqué du délégué du gouvernement sont relatives. «On n’a pas encore eu de cas de vol ou braquage ici ; on vole, on arrache les sacs, les actes de délinquance sont perpétrés ici comme dans tous les marchés de la ville. Si c’est pour l’insalubrité, il est normal qu’on refasse tout l’immeuble parce qu’il y a trop de mauvaises odeurs», indique-t-il. Dans ce qui tient de hall de l’Immeuble Shell Concorde situé au centre commercial de Yaoundé, un flux ininterrompu de personnes déambule. Les portes des ascenseurs sont éventrées et bloquées avec des contreplaqués, le marbre est usé ou décollé par endroit.
Boutiques innombrables, ventes à emporter, et bien d’autres badauds, ont pris d’assaut cet endroit dont le degré d’insalubrité se mesure à l’arrière du bâtiment. Dans la cage d’escaliers, difficile d’identifier fidèlement la couleur de la peinture, tellement les couches de crasse se succèdent, se superposent et se juxtaposent. Du premier au 15 étage, une odeur nauséabonde emplit la cage d’escalier. Les vestiges de l’incendie du 7 août 2009 sont encore vifs sur les murs, notamment du 5ème étage au 8ème. Malgré l’opération d’électrification du mois d’août 2009, à la suite de l’incendie qui avait ravagé le 5ème étage, le 7ème étage reste obscur. «Tous les étages sont alimentés en électricité depuis l’incendie d’août. Pour les toilettes et l’eau on se débrouille comme on peut là en bas», indique Lionel Etourkang. A côté des questions d’électricité, il y a le manque d’eau, de toilettes et surtout les ascenseurs qui sont à l’arrêt depuis des années. «Ici au 13ème moi j’ai l’eau ; je ne regarde pas ce qui se passe chez les autres», lâche Hervé Brice qui soutient aussi qu’il a un contrat de bail avec son bâilleur.
Un sépulcre géant en pleine capitale
Le 7 août 2009, les flammes d’un incendie ravagent le 5ème étage de l’Immeuble Shell Concorde. En l’espace de trois mois, les occupants vivaient la troisième alerte au feu. Ce jour-là, un résident qui habitait le bâtiment depuis six ans, lâche superstitieux : «C’est un signe divin, il faut partir». Quelques années auparavant, témoigne un autre occupant, le cadavre d’un habitant de l’immeuble était retrouvé sans vie quatre jours après son décès. «C’est l’odeur nauséabonde qui a alerté le voisinage. Nous avons dû débourser de l’argent pour que le corps soit évacué», indique un habitant.
Des histoires de ce genre, les habitants de l’immeuble Shell Concorde, fleuron du visage de la capitale camerounaise, en vit depuis presque une vingtaine d’années. Entre l’invasion des lieux par des occupants illégaux maintes fois rappelés à l’ordre, et le désordre qui règne autour de la gestion de ce bien immobilier de l’Etat, les badauds et autres voyous ont trouvé en ces lieux, un terrain fertile pour la prospérité de divers trafics. L’érection d’un poste de police à l’entrée principale du bâtiment n’a pas réussi à dissuader les trafiquants.
La proximité avec l’avenue Kennedy a multiplié les problèmes d’insécurité qui pèsent sur ce haut lieu de préoccupations. Fruit la liquidation de l’ex-Office national de commercialisation des produits de base (Oncpb), ce bien immobilier Situé en plein centre-ville, a fait l’objet de divers conflits larvés et ouverts entre certains membres du gouvernement pour sa gestion. La désignation du cabinet Atou actuel gestionnaire de l’immeuble, en lieu et place de Challenge, avait créé il y a quelques années, un conflit de compétence sur la gestion des biens immobiliers de l’Etat entre des membres du gouvernement aujourd’hui en retrait.
Au-delà de la longue attente des pouvoirs publics pour requinquer le bâtiment dont l’aspect hideux en fait un squelette géant en pleine capitale, l’intervention ou l’arbitrage du Premier ministre ont manqué pour siffler la fin de la récréation. Les multiples appels à l’ordre des autorités, n’ont pas ébranlé la sérénité des 40 occupants de l’Immeuble Shell ou du gestionnaire. Aujourd’hui, grâce à la mesure du Premier ministre, les ascenseurs tombés en panne depuis plus de 10 ans, les circuits électriques apparents, le manque d’eau, les murs éventrés, les toilettes à ciel ouvert érigées à l’arrière de l’immeuble, les commerces spontanés, les locataires insolvables, bref, toute l’activité suspecte et l’ambiance d’insécurité qui y règnent, vont connaître une fin. Elle aura surtout le mérite de mettre un terme à des années de réputation sulfureuse savamment entretenue.
Pierre Célestin Atangana, Mutations











