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Des massacres et d’autres

Publié par Mar 3rd, 2010 et classé dans Actualités, Politique. Suivre toutes les réponses pour cet article par le flux RSS 2.0. Les réponses sont actuellement fermées, mais vous pouvez effectuer un trackback depuis votre propre site.

Un officier de police habitant la banlieue sud de Yaoundé, raconte une partie de sa journée ce 27 février 2008, lorsque les “émeutes de la faim” éclatent dans la capitale : “Je remontais la ville lorsqu’une bande de jeunes gens s’interposa à mon passage; ils me sommèrent de rebrousser chemin ; je tentai de ne pas obéir à leurs injonctions lorsqu’ils se mirent à secouer mon véhicule, cherchant à le renverser. Je finis par obtempérer. En retournant sur mes pas, je me suis mis à pleurer, parce que je n’avais pas mon arme sur moi, si oui j’aurai abattu au moins 5 de ces émeutiers !…” Le lendemain, un autre groupe d’émeutiers se dirigeait vers le quartier Ngousso ; il se retrouve face à une jeep de la gendarmerie ; l’un des éléments à bord du véhicule ouvre le feu, trois jeunes sont atteints mortellement, et le reste de la troupe se disperse comme des souris.
Voilà un témoignage que chaque Camerounais pourrait apprécier comme il veut, selon sa sensibilité, selon le sens que chacun donne au respect de la vie humaine. Un agent de police qui n’était pas en service commandé, à qui il est sommé sans violence de ne pas poursuivre son chemin , affirme que s’il avait été en possession de son arme, il s’en serait servi pour abattre des émeutiers. Il applaudi par ailleurs lorsqu’un gendarme assassine trois jeunes émeutiers.

Ces deux cas sont révélateurs à deux titres ; premièrement: tout élément des forces de l’ordre qui détient une arme, se croit le droit de l’utiliser quand bon lui semble. Deuxièmement : nous avons suivi ici et là des débats qui avaient tendance, si on aborde le problème en privilégiant la thèse gouvernementale, de considérer les 40 morts officiellement reconnus lors de ces émeutes comme une vraie broutille, loin de constituer un massacre. Cette manière de déconsidérer la vie humaine au Cameroun est très choquante. Elle confère aux hommes en armes un pouvoir qui les aide à assouvir leurs instincts sanguinaires, impunément.

Quand les massacres de 2008 avaient donné leurs bilans contradictoires, nous avions alors fait un rapprochement avec les émeutes françaises de mai 1968. Dans un grand pays surarmé et surentraîné comme la France, en 13 jours d’insurrection généralisée, on n’avait enregistré que 2 décès : un policier et un étudiant asthmatique ! Pourtant, 40 ans après, les impacts de cette insurrection sont encore visibles sur la France. Les 56 enfants de Soweto massacrés en 1976 sont commémorés en Afrique du Sud chaque année. Au Cameroun, bof, ces jeunes gens tués par les balles que la République a achetées pour les protéger, ce n’était que des “petits agitateurs manipulés”. Estime le pouvoir de Yaoundé. Il fallait donc les éliminer. Drôle de conception de la vie humaine en démocratie !

Coups d’Etat, le retour
En marge d’un sommet de la Cédeao à Abuja, un journaliste qui partage les confidences de Jerry Rwalings, chef d’Etat du Ghana de l’époque, rapporte une conversation inamicale que le Ghanéen avait eue avec Gnassingbe Eyadema, son voisin et président du Togo. Cet échange se passe en ewe, langue que Togolais et Ghanéens ont en partage. Le chef de l’Etat du Togo se plaignait de la résurgence des putschs sur le continent. Jerry Rwalings rétorqua à son interlocuteur que lui-même était un produit des putschs ; sans s’arrêter là, il enchaîne : “Si j’avais été à l’est de Nyakonakwe, vous ne seriez plus au pouvoir !”
Nyakonakwe est un quartier de Lomé, à l’ouest de la capitale, à cheval entre le Togo et le Ghana. Par endroit de leur frontière, un manguier qui a ses racines au Ghana, laisse tomber ses fruits à Lomé.

De 1960 à la fin de la décennie suivante, la seule manière de remplacer les “pères fondateurs”, c’était les coups d’Etat. A partir de 1990, la démocratisation du continent a engendré la manipulation des constitutions pour garder à vie les chefs d’Etat. Puisque la mort devra malgré tout intervenir, la nouvelle imagination africaine consiste à préparer un fauteuil au fils du président, afin que le pouvoir devienne dynastique.
Jerry Rwalings est de cette génération des putschistes illuminés qui renversa un régime corrompu, afin d’assainir les mœurs ; une fois les écuries nettoyées, l’ordre revenu, il restitue le pouvoir aux civils tout en les gardant à l’œil. On comprend la raison de la bile de Rwalings contre Eyadema : pendant que le Ghana devenait un modèle de démocratie en Afrique, le Togo voisin installait une dynastie corrompue à ses portes. C’est pour cela que Rwalings regrettait de ne pas être à l’est de Nyakonakwe.

De Xavier Messè. Mutations

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