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Que cachent nos sensations de « déjà vu » ?

Psychologies.com

Ecrit Par le 20 Jul 2012 Publié dans la categorie: Homme & Femme


Je suis déjà venu ici, j’ai déjà vécu ce moment, j’ai déjà vu cette personne… Nous avons tous connu cette étrange sensation. Jeu de la mémoire, de l’inconscient ou de nos émotions : comment expliquer ces impressions passagères ?

Parfois, c’est juste le quotidien qui se décale un peu. Un repas entre amis, et soudain surgit le sentiment d’avoir déjà vécu cette scène au détail près – au point que, pendant quelques instants, elle paraît presque prévisible. Mais que dire lorsque ce « déjà vu » arrive dans une ville étrangère, ou lors d’une rencontre avec des inconnus ? Rien, alors, qui puisse rappeler le passé. Et pourtant, là encore, lieu, personnes, événements, tout semble familier. Etrange sensation, où se mêlent surprise, incrédulité, inquiétude, curiosité ! Une envie de magie s’y glisse, celle d’un bref passage de « l’autre côté du miroir », du fugace réveil d’un don paranormal permettant de sortir du temps, de voir le futur, de revivre le passé. Et puis tout s’estompe. En quelque secondes le passé redevient connu, le présent incertain et le futur, toujours aussi mystérieux – même si les dernières découvertes sur le cerveau commencent à lever le voile.

Un objet de fascination inquiétante

Mais cette sensation de déjà vu, que 60 à 70 % des gens disent avoir expérimentée au moins une fois dans leur vie, ne se laisse pas oublier facilement. Elle pose trop de questions, sur notre perception du temps, notre conscience et même notre inconscient, comme en témoigne le philosophe italien Remo Bodei dans un livre récent. Si l’expression « déjà vu » ne sera forgée qu’en 1876 (par Emile Boirac, in Revue philosophique de la France et de l’étranger », vol I, 1876, t.. I, p. 430), le phénomène, montre Bodei, intrigue depuis l’Antiquité. Les philosophes platoniciens et pythagoriciens voyaient en lui le souvenir d’une vie antérieure, les stoïciens plaidaient pour « l’éternel retour du même ». Aristote, célèbre pour son esprit pratique, avait beau essayer de remettre les choses en place en défendant l’idée d’un simple trouble psychique, rien n’y faisait, le déjà vu gardait sa magie. A tel point que saint Augustin, au IVè siècle, s’en inquiéta. Comme après lui l’Eglise, il se méfiait de cette étrange impression, qu’il attribua au démon venant nous tenter avec des idées de vie antérieure ou de réincarnation.

Une telle source d’inspiration ne pouvaient pas laisser indifférents les artistes, écrivains ou poètes. « Non, Temps, tu ne te vanteras point que je change ! », s’exclame Shakespeare, car tout n’est que « spectacle déjà vu ». Au XIXème siècle, le phénomène devient incontournable dans la littérature, de Dickens ou Chateaubriand qui en était obsédé, à Baudelaire puis à Proust bien sûr, pour qui « la sensation semblait dire : “Saisis-moi au passage si tu en as la force, et tâche à résoudre l’énigme de bonheur que je te propose.” » (in A la Recherche du Temps Perdu, tome II (Gallimard, 1987)

Un souvenir refoulé

Freud lui-même ne résiste pas à cet appel, et trouve au déjà vu une place dans sa grille de lecture. Mais ce n’est rien d’autre à ses yeux que la remontée incomplète d’un souvenir refoulé, cachant un traumatisme ou un désir inacceptable pour le Surmoi. « En ce qui concerne les quelques rares et rapides sensations de déjà vu que j’ai éprouvées moi-même, ajoute Freud, (…) il s’agissait chaque fois du réveil de conceptions et de projets imaginaires (inconnus et inconscients) qui correspondait, chez moi, au désir d’obtenir une amélioration de ma situation. » (in Psychopathologie de la vie quotidienne, ch 12 – Payot, 1975)

Comme le rêve, le déjà vu serait une expression de nos désirs secrets ? « C’est la raison de son “inquiétante étrangeté”, estime la psychanalyste Nelly Jolivet : cette confrontation entre familiarité et surprise signale que l’on touche à de l’interdit. » Jung, lui, évoquait un déjà vu éprouvé lors d’un voyage au Kenya, alors qu’il croisait un vieillard – figure de l’homme sage – , et reliait cette impression au réveil d’un archétype.

Un dérapage incontrôlé du cerveau

Souvenir caché, désir secret ou représentation symbolique, le déjà vu n’a en tout cas plus rien à voir avec les dons paranormaux ou les vies antérieures, et la science du XXIè siècle va donner le cou de grâce aux dernières rêveries. Elle ramène, en effet, à la réalité qu’Aristote avait soupconnée : une histoire de cerveau qui dérape. L’étude de l’épilepsie – dont les crises sont parfois précédées d’épisodes de déjà vu – a permis aux neurologues de repérer le responsable de cette impression : un bref dysfonctionnement, dans une zone du cerveau limbique impliquée dans la mémoire autobiographique (face médiane du lobe temporal – cortex entorhinal, amygdale, hippocampe et gyrus parahippocampique). On sait le provoquer par stimulation électrique, et une étude menée à l’université de Leeds (Royaume-Uni) tente aujourd’hui de le produire par hypnose. Selon une autre explication, le déjà vu « normal » proviendrait d’un décalage, provoqué par la fatigue, le stress ou l’ivresse, dans le système neuronal chargé de distinguer, dans une scène, le connu du nouveau. Embrouillé, notre cerveau prendrait pour un souvenir les messages que les sens lui envoient au présent. (le cortex périrhinal) Le déjà vu n’est donc qu’une fausse impression, peut-être chargée d’un sens qui reste à découvrir, comme tout ce qui vient de l’inconscient. Faut-il pour autant renoncer à savourer cet étonnant instant ? « Même en sachant qu’il n’y a rien de surnaturel, répond le romancier Philippe Janeada, c’est enthousiasmant : le temps qui passe n’est pas aussi puissant, invincible qu’on le dit, puisqu’il semble que nous parvenions, pour quelques millièmes de secondes, à le prendre de vitesse. On se sent fort, on vibre un instant, on a la tête qui tourne et on revient dans la vie normale. Mais un instant, c’est toujours bon à prendre. » Un peu de magie, à dose homéopathique.

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