Les victimes ont du mal à intenter des actions en justice alors que les médecins citent le manque d’infrastructures comme cause de ces égarements.
Le traumatisme est passé. Depuis 14 ans qu’il a eu son accident, Joseph Essindi a fini par accepter son handicap. Seulement, confie-il, “Depuis le temps, j’ai dû passer neuf fois au bloc opératoire. Ce n’est pas facile à vivre d’autant que je sais que le médecin à l’origine de ce mal n’a pas été inquiété. C’est moi, au contraire, qui ai été menacé quand j’ai voulu porter plainte.” Tout se passe en effet en 1995: le jeune homme est victime d’un accident de la circulation et est conduit à l’hôpital Laquintinie à Douala et confié au docteur Charles Ndeumeni qui y exerce alors comme Traumatologue. “J’avais eu une fracture fermée du fémur avec déchirure interne du genoux. Au lieu de me poser une simple plaquette, le docteur m’a placé un clou centro-modulaire mal stérilisé de surcroit selon le médecin que j’ai vu par la suite et qui a dû, pour que je récupère ma jambe, faire un curetage et un drain.” Les interventions chirurgicales se sont ainsi multipliées au fil des années.
Alors que Joseph a écopé d’une infirmité à vie du fait de cette intervention, pour la famille Ngono, une erreur médicale du même genre, s’est soldée par un décès. Le 17 février 2006, après trois jours passés à l’Hôpital central de Yaoundé où elle était internée pour un paludisme, le médecin traitant de la jeune drépanocytaire âgée de 15 ans, le Dr Samou Saïd, exige une transfusion sanguine avant que l’enfant ne soit autorisée à quitter l’hôpital le lendemain, 18 février. “J’ai refusé la transfusion sanguine. Le 17 février au matin, le Dr Samou m’a harcelé pour cette pratique en me traitant de parent têtu. Il m’a fait pression en me disant que si jamais la transfusion n’était faite, l’enfant ne sortira pas de l’hôpital”, écrivait alors le père de la jeune fille dans la correspondance qu’il a adressée au procureur de la République de Yaoundé Centre administratif le 21 février de cette année.
Il finira par céder à la pression et achètera une poche de sang à 12000Fcfa. Une fois la transfusion faite, l’adolescente s’est mise à hurler. “Elle me disait qu’elle avait froid, mal à la tête, aux dents…”, raconte sa mère. L’infirmière qui avait posé la perfusion était déjà partie. Celle de service regardait la télé. Rappelé d’urgence par l’infirmière, le médecin traitant appellera quelques minutes plus tard pour une prescription médicale qui s’avèrera inutile. Alerté par l’infirmière, le chef du service Néphrologie et hématologie de l’hôpital central, le Pr Money Lobé, arrivera quelques minutes plus tard et, scandalisé, déclarera que le sang transfusé à la jeune fille est “Hémolysé”, donc, impropre à une quelconque transfusion.
Anémie sévère
Alors que la famille porte plainte, le directeur de l’hôpital central, Biwolé Sida, s’offusquera et affirmera que la structure qu’il dirige a été vilipendée et affirmait: “Nous avons appelé la famille pour un arrangement à l’amiable et ils n’ont rien voulu entendre. Nous avons pratiqué une autopsie et on s’est rendu compte que la rate de la jeune fille était perforée. Elle est morte des suites d’anémie sévère comme souffrent plusieurs drépanocytaire comme elle.” Bien qu’elles soient courantes, les erreurs médicales au Cameroun sont légion malgré le fait que les familles, faute d’argent, ignorantes ou par crainte, refusent d’en parler alors que côté hospitalier, on tend davantage à les dissimuler.
Abordés, certains médecins confient: “C’est le système de santé en général qui est une erreur au Cameroun. Rien n’est fait comme cela se doit et on demande aux médecins de faire des miracles.
Ce n’est pas pour innocenter le corps médical mais il est important que tout soit pris en compte dans ce type de problèmes car, il existe bel et bien des brebis galeuses mais on ne peut pas vous demander de procéder à une opération avec une lampe-torche en espérant que les choses se passent bien. On peut avoir de la chance un jour mais ce ne sera pas toujours le cas.” Barbara Ekani, médecin installée en Suisse après quelques années passées au Cameroun explique : “En Suisse, l’erreur médicale n’est pas permise, vu les moyens techniques à disposition. Au Cameroun, nous manquons d’infrastructures. On perd des vies à cause d’un système déficient. Pas seulement par manque de médecins. Ils sont là mais mal payés à 150.000FCfa, ils préfèrent travailler pour des Ong ou le ministère où il y a des missions et on peut se faire plus d’argent.”
Le Dr Gisèle Sotakwo en service à l’hôpital d’Efoulan à Yaoundé souhaite prendre quelques distances. Elle confie alors: “Je ne pense pas que la fatigue puisse être à l’origine de ce genre de problèmes d’autant que chaque semaine ou chaque mois, il est organisé des enseignements postuniversitaires pour permettre au personnel soignant de se recycler. Il est vrai que nous avons de grands problèmes d’infrastructures mais les problèmes qui en résultent ne sont pas le fait des médecins qui essaient de faire du bon travail.” En attendant, les erreurs continuent de survenir et restent inconnues ou se règlent à l’amiable, sans que les médecins concernés ne soient nullement inquiétés en dehors de quelques sanctions prises à l’encontre de ces médecins et infirmiers par l’ordre national des médecins du Cameroun.
Dorine Ekwè. Mutations











