Widgetized Section

Go to Admin » Appearance » Widgets » and move Gabfire Widget: Social into that MastheadOverlay zone

Yaoundé: Comment d’ex-enfants de la rue organisent leur survie

Le Messager

Ecrit Par le 25 Mar 2014 Publié dans la categorie: A La Une, Actualités, Faits Divers, Société


enfant-de-la-rue

Ils se sont retrouvés dans la rue à l’âge de cinq ou six ans pour certains. Ils y ont grandi. Et aujourd’hui à plus de 20 ans pour la plupart, ils ont décidé de quitter la rue. Mais n’ont pour l’instant qu’un ghetto comme lieu de vie. Reportage dans un « village » urbain où des anciens enfants de la rue scrutent l’espoir d’une vie normale. 

1- Bienvenue au «Ghetto» 

Quartier Hippodrome à Yaoundé. C’est l’un des tout premiers quartiers résidentiels, édifiés par la Société immobilière du Cameroun (Sic). Au lieu dit « Dernière rue Hippodrome », la ruelle bitumée qui passe derrière le bâtiment siège de la Direction générale de la Maetur se trouve un vaste terrain marécageux qui part du Parc Kyriakydes jusqu’au nouveau bâtiment en construction du prochain centre artisanal de Yaoundé. Au milieu de ce vaste terrain, propriété de l’honorable Bonivan Mvondo Assam, on peut apercevoir un ensemble d’habitations précaires occupées par des jeunes gens dont l’âge varie entre 15 et 26 ans. Au bord de la rue, la plupart d’entre eux cassent des pierres qu’ils transforment en graviers. Une espèce de carrière artisanale qui constitue pour beaucoup de ces jeunes gens, une occupation lucrative quotidienne. « Bienvenue au ghetto », lance au reporter du Messager, Mvogo Minkoulou Wandelin. 

Ce jeune homme âgé de 27 ans, est le leader de l’association des anciens enfants de la rue qui occupe depuis quelques années ce terrain marécageux qu’ils ont transformé en un quartier rebaptisé « Le ghetto ». Wandelin, comme tout le monde l’appelle, est le porte-parole de cette association. Fils de feu Max Joachim Minkoulou, ancien adjoint au maire de Monatélé, ce garçon qui a pu pousser ses études jusqu’en classe de seconde, a essentiellement grandi dans la rue. Un parcours exceptionnel en tout cas. A la question de savoir comment il est arrivé à quitter ses parents, et l’ambiance d’éducation familiale, pour se retrouver dans ce nouveau système de vie, Wandelin garde d’abord silence. Puis se redressant, sur un ton empreint de sincérité, il lance : « C’est la vie. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de regarder l’avenir. J’ai, comme tous mes frères que vous voyez ici, vécu des moments difficiles. J’ai vécu de ce que nous appelons Atalakou, c’est-à-dire la mendicité dans la rue. Nous avons tous grandi dans cette ambiance. Des années ont passé. Certains parmi nous ont volé, agressé pour survivre. Mais aujourd’hui ensemble, nous avons décidé de changer et mener une autre vie. Le combat pour nous est survivre ici au « Ghetto » qui est notre village ». 

2)- Vivre dans les «bunkers» 

L’atmosphère virtuelle du « Ghetto » pour cette cinquantaine d’anciens enfants de la rue est tout à fait rude. On dirait même impitoyable. Autrefois, alors qu’ils hantaient encore la rue, ils dormaient à Yaoundé dans les alentours de la Poste centrale et de la boulangerie Calafatas. Puis, ils sont allés vers le parc Kyriakydes. Lorsque la Communauté urbaine de Yaoundé a cassé toutes les vieilles habitations qui existaient dans les voisinages du Parc Kyriakydes, le délégué Tsimi Evouna a permis à cette association des anciens enfants de la rue de s’installer où ils sont en ce moment. C’est-à-dire dans les bas-fonds marécageux de la vallée qui côtoie la dernière rue du Camp Sic Hippodrome. 
« Nous sommes là depuis environs six ans. Ne sont admis ici que des anciens enfants de la rue. Il faut bien qu’on se comprenne. C’est-à-dire que dans notre association, il y a un code de conduite. Il faut arrêter de voler, d’agresser, de se droguer. De fumer ou de prendre de l’alcool exagérément. Nous tenons à ce code de conduite qui fait de nous une famille. Et comme dans toutes les familles, nous sommes solidaires dans les joies comme dans les peines. Voilà ce qui rythme la vie du Ghetto », explique Wandelin. Le « Ghetto », c’est donc cette trentaine d’habitations que ces anciens enfants de la rue appellent ironiquement « bunkers ». Ce sont des baraques faites des planches et de vêtements usés ramassés dans divers chantiers de Yaoundé. Au moment ou nous pénétrons dans ce milieu, ce samedi 15 mars 2014, on a l’impression de se retrouver dans une espèce de misérable bidonville jamaïcain des années 50. Du moins tel qu’on l’a vu dans des documentaires cinématographiques. C’est ici où, sous le soleil comme sous la pluie, dans cette atmosphère de nids permanents de moustiques, vivent ces braves jeunes gens. Nous apercevons une dizaine d’entre eux couchés sur des cartons à l’ombre d’un manguier. L’esplanade vague que nous traversons pour aller vers eux leur sert de terrain de football. Tous scrutent notre regard. Un peu comme pour se demander ce que vient faire chez eux, cet homme bien, gaillard et ventru, qui semble de leur point de vue, avoir eu toutes les faveurs de la société. Après les présentations faites par Wandelin, la confiance revient. « Les journalistes sont nos amis. Nous voyons ce qu’ils font comme travail à la télévision », lance l’un des jeunes gens qui vient de se relever et s’asseoie sur son carton. Les échanges s’entament. On rigole. On se cajole. Et après, nous pouvons visiter les « bunkers ». Difficile d’y pénétrer pour quelqu’un qui est grand de taille. Mais à l’intérieur, malgré la suffocante odeur de sueur et du moisi, chacun se sent chez lui. Les décorations sont faites avec des grandes affiches des portraits récupérés dans la rue. 

Celles-ci représentent soit des chefs d’Etat ou anciens chefs d’Etat tels que Paul Biya, Barack Obama, Nelson Mandela et…Mouammar Kadhafi. « Le frère guide Libyen, feu le colonel Kadhafi est très aimé ici. Au détriment de Nicolas Sarkozy, l’ancien président français considéré par tous comme celui qui a tué Kadhafi », explique Wandelin. Les conditions sanitaires sont précaires évidement. L’eau qui est consommée provient d’une source aménagé par les membres du ghetto. Et à côté, une espèce de petit marigot qui sert de salle de bain à tous. « Les maladies dont souffrent nos frères ici sont surtout la typhoïde. Pour la soigner, nous faisons bouillir les feuilles de Kaluctus qui sont là ». 

En avançant, nous découvrons qu’il y a deux jeunes femmes qui y vivent. La première n’a pas voulu nous donner son identité. Elle est âgé de 18 ans à peu près. Originaire du département de la Lékié, elle aussi a grandi dans la rue. Par amour, cette jeune fille a suivi au Ghetto son petit copain, lui aussi ancien enfant de la rue âgé de la vingtaine, avec qui elle forme un couple dans leur bunker. La deuxième femme est celle que tous appellent « madame Sanoussi ». Il s’agit de la compagne d’un autre ancien enfant de la rue. Cette jeune femme est partie de la région de l’Extrême Nord pour rejoindre son amoureux à Yaoundé. Récupéré à la gare ferroviaire de Yaoundé par son amoureux, elle vit au Ghetto et s’occupe de la restauration quotidienne de toute la communauté. C’est-à-dire que avec des petits fonds que lui donne son « mari », elle prépare des mets tels que riz-sauce tomate, couscous sauce gombo, et les propose aux membres du ghetto, moyennant 200 ou 300 Fcfa. 

3)- Se serrer les coudes et espérer… 

La vedette du ghetto s’appelle Yombo Elrich. Lui aussi comme les autres, a évolué dans la rue. Âgé de la vingtaine, c’est un grand sportif pratiquant de la boxe. « Champion du Cameroun et champion d’Afrique », l’histoire de ce jeune homme est émouvante. Qualifié pour les jeux Olympiques de Londres pour défendre les couleurs du Cameroun, semble-t-il, il n’a pas pu faire le voyage faute de passeport. Il se dit que les membres de la fédération camerounaise de boxe ont eu quelques appréhensions sur cet ancien enfant de la rue qui, selon eux, pouvait déserter une fois à Londres. C’est le vice champion du Cameroun qui a été retenu pour faire le voyage de l’Angleterre. Curieusement c’est ce dernier qui a été le premier à fondre dans la nature une fois arrivé au pays de la reine Elisabeth II. Yombo lui est resté au ghetto et passe ses journées dans son bunker avant d’aller aux entraînements en soirée. 

Ce 15 mars 2014, était un jour un peu triste. Il se trouve que Youssoufa, membre de l’association du Ghetto et souffrant d’infection pulmonaire, devait rentrer en famille. Ce soir-là, il devait prendre le train et retourner au Nord ou il espère être mieux encadré par des parents qui l’y attendent. Deux autres membres originaires du Grand Nord ont eux aussi décidé de rentrer en famille. Comme toujours, c’est Wandelin qui s’occupe des procédures de retour en famille. Le jeune homme a saisi le « Boss ». Il s’agit du producteur français de cinéma Pascal Judelewicz, qui a depuis 2005, entrepris une chaine de solidarité avec ces anciens enfants de la rue. 

D’abord en encourageant ces jeunes enfants en danger moral, à se serrer les coudes face à leur condition de vie, mais aussi à organiser leur survie. « Nous avons rencontré « Le boss », un soir à la sortie d’une célèbre boite de nuit de la capitale. Nous faisions notre « Atalakou » habituel. Il nous a pris en sympathie et depuis, il est notre meilleur bienfaiteur. C’est pour cela que nous l’appelons « Le Boss ». Et avec lui, nous nous organisons bien ». Pascal Judelewicz a lui-même un témoignage émouvant sur ces enfants : « Si nous arrivons à changer le destin de ces enfants qui le méritent amplement, nous serons tous fiers d’être vivants. Vivre c’est partager. Il y a dans ces enfants une force potentielle pour le pays, une force inexploitée énorme. Si tu arrives à être champion d’Afrique de boxe en ne mangeant pas tous les jours et en dormant n’ importe où, tu es plus qu’un champion et que serais-tu avec de vrais moyens d’entraînement et de légèreté mentale ? Je dirais même que si tu es capable, dans des conditions de précarité invraisemblable de survivre et, par exemple, de monter un trafic quelconque qui rapporte, imaginez donc ce potentiel mis au service d’une entreprise ». Grâce à ce généreux Français, ces jeunes gens ont mis en place des activités créatrices de revenus. C’est déjà le cas avec la carrière à gravier artisanale. Mais aussi de la vente de la friperie. Et la dernière idée qui vient d’être formalisée en projet, après que Wandelin soit allé accompagner Youssoufa et les deux autres enfants retournés en famille au Nord, c’est d’acheter des moutons dans la partie septentrionale du Cameroun, pour venir les revendre à Yaoundé. Les deux jeunes anciens enfants de la rue qui sont retournés en famille au Nord Cameroun y seront les points focaux de cette activité. 

Jean François CHANNON
Envoyé spécial au “Ghetto”

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *